eipon εἶπον
Strong G2036 · verbe (aoriste second) · dire, avoir dit · 930 occurrences
La forme d'aoriste qui sert de passé au verbe λέγω, « dire ». C'est le « il dit » des récits évangéliques : la parole saisie comme un événement, prononcée une fois et qui produit son effet, de la guérison à distance à l'appel de Lazare hors du tombeau.
Racine et étymologie
Le grec ancien n'a pas un seul verbe « dire » qui se conjugue à tous les temps. Comme le français « aller » emprunte « irai » et « suis allé » à d'autres racines, le grec complète λέγω (présent « je dis ») par des formes venues d'ailleurs : εἶπον pour l'aoriste, ἐρῶ pour le futur, εἴρηκα pour le parfait. Les grammairiens parlent de supplétisme. Le lexique de Strong, suivi par STEPBible, range εἶπον sous un numéro propre (G2036), ce qui explique qu'une fiche lui soit consacrée à côté de celle de λέγω.
La racine est très ancienne. Elle remonte à une forme indo-européenne *wekʷ-, « dire, faire entendre sa voix », dont le grec archaïque gardait le son initial w (le digamma ϝ, disparu de l'alphabet classique). L'aoriste εἶπον vient d'une forme redoublée *ϝε-ϝεπ-. Le même élément se retrouve dans ἔπος, « parole, mot », d'où vient le français « épopée », et, hors du grec, dans le latin vox, « voix », et vocare, « appeler ». Dire, en grec, c'est d'abord faire entendre une voix.
L'aoriste est en grec le temps de l'action envisagée comme un tout, sans s'attarder sur sa durée. D'où la fréquence écrasante de εἶπον dans les récits : sur 930 emplois dans le Nouveau Testament, la grande majorité se trouve dans les Évangiles et les Actes. Les épîtres, qui argumentent plus qu'elles ne racontent, préfèrent λέγω. Le participe εἰπών, « ayant dit », et l'impératif εἰπέ, « dis », sont aussi très employés.
Sens et emplois
Le « il dit » du récit
L'emploi de loin le plus fréquent : introduire une parole au fil de la narration. Même dans ce rôle discret, le verbe signale qu'une parole est un acte décisif. La réponse de Marie à l'ange en est l'exemple le plus connu.
« Marie dit: Je suis la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon ta parole! Et l'ange la quitta. »Lc 1.38, Segond 1910
La parole qui agit à distance
À l'impératif, le verbe demande une parole efficace. Le centenier ne réclame pas la présence de Jésus mais un seul mot, convaincu que cette parole suffit comme un ordre d'officier.
« Le centenier répondit: Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. »Mt 8.8, Segond 1910
La parole dite d'avance et accomplie
Au passé, le verbe renvoie à une parole antérieure que les événements vérifient. L'ange au tombeau ne fait que rappeler ce que Jésus avait annoncé : la résurrection confirme sa parole.
« Il n'est point ici; il est ressuscité, comme il l'avait dit. Venez, voyez le lieu où il était couché, »Mt 28.6, Segond 1910
« Tu l'as dit » : une réponse qui engage
Devant le souverain sacrificateur qui lui demande s'il est le Christ, Jésus renvoie la parole à son interlocuteur. La formule laisse à l'autre la responsabilité de l'aveu tout en l'assumant, puisque Jésus ajoute aussitôt l'annonce du Fils de l'homme.
« Jésus lui répondit: Tu l'as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. »Mt 26.64, Segond 1910
Dieu a dit : parole créatrice et parole d'Écriture
Avec Dieu pour sujet, l'aoriste désigne une parole fondatrice. Paul relit la première parole de la Genèse comme le modèle de l'illumination du croyant ; l'épître aux Hébreux introduit de même les citations de l'Écriture par « Dieu a dit ».
« Car Dieu, qui a dit: La lumière brillera du sein des ténèbres! a fait briller la lumière dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Christ. »2 Co 4.6, Segond 1910
L'Esprit dit
Dans les Actes, l'Esprit saint parle à l'Église réunie. Le même verbe que pour les paroles humaines dit une volonté divine précise, qui envoie Barnabas et Saul en mission.
« Pendant qu'ils servaient le Seigneur dans leur ministère et qu'ils jeûnaient, le Saint-Esprit dit: Mettez-moi à part Barnabas et Saul pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés. »Ac 13.2, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, εἶπον est la traduction habituelle du verbe hébreu ʾāmar, « dire », quand celui-ci est au passé narratif. La longue chaîne des « Dieu dit » de Genèse 1 se lit en grec καὶ εἶπεν ὁ θεός. Le grec des Évangiles hérite de ce style : la succession « et il dit… et il dit… » qui rythme les récits de Luc rappelle la prose narrative de la Bible hébraïque plus que la langue littéraire grecque.
La correspondance n'est pas parfaite. L'hébreu emploie aussi dibber (de la racine de dāvār, « parole »), que la Septante rend plutôt par λαλέω, « parler ». Le Nouveau Testament garde cette nuance : λαλέω insiste sur l'acte de parler, εἶπον sur le contenu de ce qui est dit. Quand Paul écrit que Dieu « a dit » que la lumière brille, le lecteur entend derrière le grec le wayyōʾmer de Genèse 1.3, la parole qui crée ce qu'elle nomme. Le français, qui traduit presque toujours par « dire » ou « répondre », efface en revanche la différence d'aspect entre εἶπον et λέγω.
Le débat
Quand Jésus répond « Tu l'as dit » (σὺ εἶπας) au souverain sacrificateur, est-ce un oui franc ou une réponse volontairement réservée ?
- Un oui sans ambiguïté (Lecture traditionnelle majoritaire) : La formule équivaut à « oui ». Argument : Marc, au passage parallèle (Mc 14.62), fait répondre simplement « Je le suis », et le souverain sacrificateur réagit aussitôt en accusant Jésus de blasphème.
- Une affirmation qui renvoie la responsabilité (David R. Catchpole, New Testament Studies, 1971) : La formule est affirmative, mais elle souligne que l'aveu sort de la bouche de l'interlocuteur. Jésus accepte le titre tout en refusant de le prendre au sens où Caïphe l'entend, d'où le « de plus » qui réoriente vers le Fils de l'homme.
- Une réponse évasive (Certains exégètes historico-critiques) : « C'est toi qui le dis, pas moi » : Jésus refuserait de se prononcer sur un titre messianique politiquement chargé. Argument : la même tournure, adressée à Pilate (Mt 27.11), n'entraîne pas de condamnation immédiate.
L'emploi de σὺ εἶπας en Matthieu 26.25, où Judas demande « Est-ce moi ? », montre que la formule vaut confirmation. Mais le choix de εἶπον plutôt qu'un simple « oui » n'est pas indifférent : Jésus fait de la parole de son juge un témoignage contre lui-même, puis corrige le titre par l'annonce du Fils de l'homme. Oui, donc, mais un oui qui redéfinit la question.
Portée théologique
Un verbe aussi courant semble ne rien porter de particulier, et pourtant c'est lui qui fait avancer les récits du salut. Les Évangiles sont tissés de paroles prononcées une fois pour toutes : Jésus dit, et le serviteur du centenier est guéri ; il dit « Lazare, sors », et le mort sort. L'aoriste grec, qui saisit l'action comme un événement, convient à cette parole qui ne se contente pas de commenter le monde mais le change. Le Nouveau Testament se place ainsi dans la continuité de Genèse 1 et du Psaume 33 : la parole de Dieu fait ce qu'elle dit.
Le verbe dit aussi la fiabilité de cette parole. « Comme il l'avait dit » : l'ange du tombeau rattache la résurrection à une promesse antérieure, et Pierre, après son reniement, « se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite ». Ce qui a été dit demeure et finit par juger ou consoler. Pour la prédication, le oui de Marie et la requête du centenier offrent deux visages de la foi : accueillir une parole reçue, et s'en remettre à une parole qui n'a pas besoin de notre contrôle pour agir.
Enfin, Paul et l'épître aux Hébreux emploient le même verbe pour l'Écriture et pour la création : « Dieu, qui a dit ». La Bible n'est pas pour eux un recueil d'idées sur Dieu, mais la trace de ce qu'il a effectivement dit, et qu'il continue de faire entendre, comme l'Esprit le fait à Antioche.
Chaîne : Dieu dit, et cela arrive
- Gn 1.3 « Que la lumière soit » : « Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. »
- Ps 33.9 Il dit, et la chose arrive : « Car il dit, et la chose arrive; Il ordonne, et elle existe. »
- És 55.11 La parole ne revient pas sans effet : « Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche: Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins. »
- Mt 8.8 « Dis seulement un mot » : « Le centenier répondit: Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. »
- Mt 28.6 « Comme il l'avait dit » : « Il n'est point ici; il est ressuscité, comme il l'avait dit. Venez, voyez le lieu où il était couché, »
- Lc 1.38 Le oui de Marie : « Marie dit: Je suis la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon ta parole! Et l'ange la quitta. »
- Lc 22.61 Pierre se souvient de la parole : « Le Seigneur, s'étant retourné, regarda Pierre. Et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite: Avant que le coq chante aujourd'hui, tu me renieras trois fois. »
- Jn 11.43 « Lazare, sors ! » : « Ayant dit cela, il cria d'une voix forte: Lazare, sors! »
- Ac 13.2 L'Esprit envoie en mission : « Pendant qu'ils servaient le Seigneur dans leur ministère et qu'ils jeûnaient, le Saint-Esprit dit: Mettez-moi à part Barnabas et Saul pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés. »
- 2 Co 4.6 La lumière dans les cœurs : « Car Dieu, qui a dit: La lumière brillera du sein des ténèbres! a fait briller la lumière dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Christ. »
- Hé 1.5 « Tu es mon Fils » : « Car auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit: Tu es mon Fils, Je t'ai engendré aujourd'hui? Et encore: Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils? »
Mots apparentés
- legō λέγω : dire, parler, appeler
- logos λόγος : parole, compte, raison
- ʾāmar אָמַר : dire
- dābār דָּבָר : parole ; chose, affaire
Autres mots du thème « Parole, sagesse et révélation »
- tôrâ : instruction, loi
- nābîʾ : prophète
- ḥokmâ : sagesse, habileté
- euangelion : bonne nouvelle, Évangile
- graphē : écrit, Écriture
- alētheia : vérité
- apokalypsis : révélation, dévoilement
- sophia : sagesse
Bibliographie
- Walter Bauer, Frederick W. Danker et al., A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), 3e éd., Chicago, University of Chicago Press, 2000, art. « εἶπον » et « λέγω ».
- Gerhard Kittel (éd.), Theological Dictionary of the New Testament, vol. 4, art. « λέγω, λόγος, ῥῆμα, λαλέω ».
- Friedrich Blass, Albert Debrunner et Robert W. Funk, A Greek Grammar of the New Testament and Other Early Christian Literature, Chicago, University of Chicago Press, 1961.
- David R. Catchpole, « The Answer of Jesus to Caiaphas (Matt. xxvi. 64) », New Testament Studies 17, 1971.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Parole de Dieu ».
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