ginomai γίνομαι
Strong G1096 · verbe · devenir, arriver · 667 occurrences
Le verbe du changement et de l'événement : venir à l'existence, naître, arriver, devenir autre chose. Là où εἰμί dit ce qui est, γίνομαι dit ce qui advient. Jean l'emploie pour la création de toutes choses et pour l'incarnation : « la parole a été faite chair ».
Racine et étymologie
Γίνομαι est la forme tardive, dite de la koinè, de l'attique γίγνομαι. Le verbe repose sur une racine indo-européenne très productive, que l'on retrouve dans le latin gignere (« engendrer »), genus (« race, espèce ») et, par lui, dans nos mots « genre », « génération », « gène ». Le présent est formé par redoublement (γι-γν-ομαι), puis la consonne intérieure a disparu dans la langue commune, d'où γίνομαι. La racine alterne entre trois degrés : γεν- (aoriste ἐγενόμην, « je devins »), γον- (γονεύς, « parent ») et γν- (le présent lui-même).
Le sens premier est biologique : « naître, venir au monde ». De là, le grec a tiré le sens plus large de « venir à l'existence », puis « se produire, arriver », et enfin « devenir », c'est-à-dire passer d'un état à un autre. Le verbe est déponent : il a une forme moyenne ou passive mais un sens actif. L'aoriste passif ἐγενήθην concurrence l'aoriste moyen ἐγενόμην sans vraie différence de sens.
La même famille fournit au Nouveau Testament plusieurs mots importants : γένεσις (« origine, généalogie », Mt 1.1), γενεά (« génération »), γένος (« race, famille »), γεννάω (« engendrer »), dont dérive l'expression johannique « naître de nouveau ». La parenté est sensible pour un lecteur grec : devenir, naître et engendrer appartiennent au même champ, celui de ce qui commence.
Sens et emplois
Venir à l'existence, être créé
Le sens le plus fort : ce qui n'existait pas commence d'exister. Le prologue de Jean l'applique à toute la création, qui « a été faite » par la Parole, alors que la Parole, elle, « était » (εἰμί) au commencement.
« Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. »Jn 1.3, Segond 1910
Devenir, changer d'état
Passer d'une condition à une autre. Le verbe dit ici le scandale et la nouveauté de l'incarnation : la Parole éternelle entre dans la condition humaine fragile, la « chair ».
« Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »Jn 1.14, Segond 1910
Naître, paraître dans l'histoire
Le sens biologique d'origine, appliqué à la naissance du Fils. Paul souligne que celui que Dieu envoie entre réellement dans la condition humaine et dans l'histoire d'Israël.
« mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme, né sous la loi, »Ga 4.4, Segond 1910
Arriver, se réaliser
Un événement se produit ou une parole s'accomplit. À l'optatif, γένοιτο exprime le souhait ; dans la prière, l'impératif γενηθήτω demande que la volonté de Dieu advienne.
« Marie dit: Je suis la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon ta parole! Et l'ange la quitta. »Lc 1.38, Segond 1910
Formule « Loin de là ! »
L'optatif négatif μὴ γένοιτο, littéralement « que cela n'arrive pas ! », est la réplique typique de Paul pour écarter une conséquence absurde. Segond le rend par « Loin de là ! ».
« Loin de là! Que Dieu, au contraire, soit reconnu pour vrai, et tout homme pour menteur, selon qu'il est écrit: Afin que tu sois trouvé juste dans tes paroles, Et que tu triomphes lorsqu'on te juge. »Rm 3.4, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, γίνομαι traduit avant tout le verbe hébreu hāyâ (H1961), « être, devenir, arriver ». L'hébreu ne sépare pas aussi nettement que le grec l'être stable et le devenir : hāyâ couvre les deux. Le refrain de la création, « et il en fut ainsi », « et il y eut un soir, et il y eut un matin », est rendu en grec par ἐγένετο. Les traducteurs ont ainsi choisi le verbe du devenir pour dire l'œuvre créatrice, ce qui prépare directement le prologue de Jean.
La formule narrative hébraïque wayehî, « et il arriva que », est aussi calquée par καὶ ἐγένετο. Luc l'emploie volontiers (Lc 1.8 ; 2.1), ce qui donne à son récit une couleur biblique délibérée : il écrit l'histoire de Jésus dans la langue des livres historiques d'Israël. Ce calque explique en partie pourquoi Luc et les Actes concentrent à eux seuls plus du tiers des emplois du verbe.
Le français ne peut pas garder un seul équivalent : Segond écrit « être fait », « devenir », « naître », « arriver », « avoir lieu », « venir ». Le lecteur doit donc savoir que derrière « la parole a été faite chair » et « toutes choses ont été faites » se trouve le même verbe grec.
Le débat
Que veut dire « la Parole a été faite chair » : la Parole se change-t-elle en chair, ou entre-t-elle dans la chair en restant ce qu'elle est ?
- Une véritable entrée dans la condition humaine (Raymond E. Brown, The Gospel according to John, 1966) : Le contraste voulu entre ἦν (Jn 1.1) et ἐγένετο (Jn 1.14) souligne que la Parole éternelle entre réellement dans le temps et la fragilité de la « chair ». Le verset vise une humanité pleine, sans doute contre ceux qui tenaient le corps de Jésus pour une apparence.
- La gloire plutôt que l'abaissement (Ernst Käsemann, Jesu letzter Wille nach Johannes 17, 1966) : Pour Käsemann, l'accent de Jean ne porte pas sur l'abaissement mais sur la gloire visible du Fils : « nous avons contemplé sa gloire ». Il parle d'un « docétisme naïf » de l'évangile, où l'humanité de Jésus reste à l'arrière-plan.
- Devenir sans cesser d'être (Lecture des conciles (Chalcédoine, 451)) : La tradition conciliaire lit ἐγένετο comme une assomption de la nature humaine par le Verbe, sans changement ni confusion : la Parole devient ce qu'elle n'était pas sans cesser d'être ce qu'elle était.
Le grec n'impose pas une transformation : γίνομαι suivi d'un attribut dit l'entrée dans un nouvel état. Le parallèle avec 1 Jn 4.2 (« Jésus-Christ venu en chair ») et la suite du verset (« il a habité parmi nous ») confirment la réalité de l'incarnation contre la lecture de Käsemann, tandis que la gloire contemplée montre que la Parole reste elle-même. L'opposition ἦν / ἐγένετο est la clef du prologue.
Portée théologique
Le prologue de Jean construit toute sa théologie sur l'alternance de deux verbes. De la Parole, il dit qu'elle « était » : au commencement, auprès de Dieu, Dieu elle-même (Jn 1.1). De tout le reste, il dit que cela « a été fait » (Jn 1.3) : le monde n'existe pas par lui-même, il a commencé. Même Jean-Baptiste « fut » envoyé (Jn 1.6, ἐγένετο). Puis vient le renversement : celle qui était « a été faite chair » (Jn 1.14). L'Éternel entre dans le devenir. Jésus reprend la même opposition en Jean 8.58 : « avant qu'Abraham fût (γενέσθαι), je suis (εἰμί) ».
Le verbe porte aussi l'espérance chrétienne. Prier « que ta volonté soit faite » (Mt 6.10), c'est demander que ce que Dieu veut advienne réellement sur la terre. Marie répond à l'ange par le même verbe, et Jésus le reprend à Gethsémané. Enfin, Paul annonce que pour celui qui est en Christ, « toutes choses sont devenues nouvelles » (2 Co 5.17) : le Dieu qui a fait advenir le monde fait advenir une nouvelle création. Pour la prédication, γίνομαι rappelle que la foi biblique n'est pas une contemplation de l'immuable seulement, mais l'attente de ce que Dieu fait arriver.
Chaîne : De la création à la nouvelle création
- Gn 1.3 Que la lumière soit : « Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. »
- Gn 2.7 L'homme devient un être vivant : « L'Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint un être vivant. »
- Ps 33.9 Il dit, et la chose arrive : « Car il dit, et la chose arrive; Il ordonne, et elle existe. »
- Mt 6.10 Que ta volonté soit faite : « que ton règne vienne; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
- Lc 1.38 Le oui de Marie : « Marie dit: Je suis la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon ta parole! Et l'ange la quitta. »
- Jn 1.3 Toutes choses faites par la Parole : « Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. »
- Jn 1.14 La Parole faite chair : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »
- Jn 8.58 Avant qu'Abraham fût, je suis : « Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis. »
- 1 Co 15.45 Le dernier Adam : « C'est pourquoi il est écrit: Le premier homme, Adam, devint une âme vivante. Le dernier Adam est devenu un esprit vivifiant. »
- 2 Co 5.17 Toutes choses nouvelles : « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. »
Mots apparentés
- eimi εἰμί : être, exister
- hāyāh הָיָה : être, devenir, arriver
- logos λόγος : parole, compte, raison
- sarx σάρξ : chair
Autres mots du thème « Création, vie et gloire »
- bārāʾ : créer
- šāmayim : cieux, ciel
- ʾereṣ : terre, pays
- ḥayyîm : vie
- bārak : bénir
- zōē : vie
- kosmos : monde, ordre, parure
- chara : joie
Bibliographie
- Walter Bauer, Frederick W. Danker et al., A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), 3e éd., Chicago, University of Chicago Press, 2000, art. « γίνομαι ».
- Friedrich Büchsel, art. « γίνομαι », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1.
- Raymond E. Brown, The Gospel according to John I-XII, Anchor Bible 29, Garden City, Doubleday, 1966.
- Ernst Käsemann, Jesu letzter Wille nach Johannes 17, Tübingen, Mohr, 1966 (trad. anglaise : The Testament of Jesus, 1968).
- Rudolf Bultmann, Das Evangelium des Johannes, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1941.
- Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'Évangile selon Jean, tome 1, Paris, Seuil, 1988.
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