bārāʾ בָּרָא
Strong H1254 · verbe · créer · 53 occurrences
Le verbe hébreu réservé à l'action créatrice de Dieu : faire exister ce qui n'était pas, ou faire surgir du neuf dans l'histoire. Il n'a jamais d'autre sujet que Dieu et ne mentionne jamais de matériau.
Racine et étymologie
La racine b-r-ʾ est rare et surprenante. Au thème simple (qal) et à son passif (niphal), elle a toujours Dieu pour sujet : aucun homme, aucun dieu étranger ne « crée » au sens de bārāʾ. Le texte ne précise jamais à partir de quoi Dieu crée, alors que les verbes voisins ʿāśâ (« faire », H6213) et yāṣar (« façonner » comme le potier, H3335) supposent souvent une matière. Cette double particularité explique que le verbe soit devenu, dans la théologie juive puis chrétienne, le mot propre de la création.
Le même groupe de lettres porte d'autres sens qu'on ne peut pas ignorer. Au thème intensif (piel), il signifie « abattre, défricher » : Josué invite les fils de Joseph à monter à la forêt, « et vous l'abattrez » (Jos 17.15), et Ézéchiel emploie le verbe pour « tracer » ou « tailler » (Éz 21.19 ; 23.47). STEPBible rattache ces emplois au même lemme H1254A. Un homonyme distinct (H1254B) signifie « engraisser » : « afin de vous engraisser des prémices » (1 S 2.29). Certains lexicographes ont cherché un sens premier commun (« séparer, découper »), mais ce rapprochement reste conjectural.
Du verbe dérivent quelques mots rares : berîʾâ, « chose créée, prodige » (Nb 16.30, où Segond traduit « une chose inouïe »), et le participe bôrēʾ, « Créateur », que l'on retrouve dans « souviens-toi de ton créateur » (Ec 12.1). La concentration des emplois est parlante : Genèse 1–6 et surtout Ésaïe 40–66 rassemblent l'essentiel des occurrences, c'est-à-dire le récit des origines et la prophétie du retour d'exil.
Sens et emplois
Créer le monde
Le premier verset de la Bible donne au verbe son emploi fondateur : Dieu fait exister l'ensemble du réel, désigné par le couple « cieux et terre ». Rien n'est dit d'un matériau préexistant ni d'un combat contre des forces adverses, à la différence des récits de création babyloniens.
« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. »Gn 1.1, Segond 1910
Créer l'être humain
Le verbe revient trois fois dans un seul verset, comme un sommet du récit. La création de l'humain, homme et femme, est l'œuvre la plus directement rattachée à Dieu lui-même, puisqu'elle se fait « à son image ».
« Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme. »Gn 1.27, Segond 1910
Créer un peuple
Dans le second Ésaïe, le Créateur du monde est aussi celui qui a fait exister Israël. Le verbe est mis en parallèle avec « former » et sert d'argument : celui qui a créé son peuple peut aussi le racheter de l'exil.
« Ainsi parle maintenant l'Éternel, qui t'a créé, ô Jacob! Celui qui t'a formé, ô Israël! »És 43.1, Segond 1910
Recréer le cœur
Le pécheur demande non pas une simple amélioration mais une création nouvelle, que Dieu seul peut accomplir. L'emploi de bārāʾ souligne que la conversion intérieure est une œuvre divine comparable aux origines.
« Ô Dieu! crée en moi un cœur pur, »Ps 51.12, Segond 1910
Créer un monde nouveau
Le verbe s'ouvre sur l'avenir : le Dieu qui a créé au commencement annonce de nouveaux cieux et une nouvelle terre. La création n'est pas seulement un événement passé mais une promesse.
« Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre; »És 65.17, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Les traducteurs grecs ont hésité. En Genèse 1.1, la Septante rend bārāʾ par ποιέω, « faire », le verbe le plus banal, sans doute parce que κτίζω désignait d'abord en grec la fondation d'une ville. Ailleurs, et de plus en plus dans les livres tardifs, κτίζω s'impose : c'est lui qu'on lit dans la prière du Psaume 51 (« crée en moi un cœur pur »). Le grec biblique a ainsi donné à κτίζω un sens théologique qu'il n'avait pas en grec profane.
Le Nouveau Testament hérite de ce vocabulaire : κτίζω (« créer ») et κτίσις (« création, créature ») y sont peu fréquents mais décisifs. Paul parle de « nouvelle créature » (2 Co 5.17 ; Ga 6.15), reprenant la promesse d'Ésaïe d'une création nouvelle. Le latin de la Vulgate traduit par « creare », d'où notre « créer » ; le français a ainsi reçu un verbe que l'usage courant applique aujourd'hui aux artistes, alors que l'hébreu le réservait à Dieu.
Le débat
Le verbe bārāʾ signifie-t-il par lui-même « créer à partir de rien » ?
- Une création sans matériau (Gerhard von Rad, 1949) : Dans son commentaire de la Genèse, von Rad souligne que bārāʾ n'est jamais accompagné d'une mention de matière. Le verbe contient donc implicitement l'idée d'une création sans effort et à partir de rien, même si la formule n'apparaît qu'à l'époque des Maccabées (2 M 7.28).
- Une question étrangère au texte (Claus Westermann, 1974) : Le verbe affirme la souveraineté absolue du Créateur, mais l'alternative « à partir de rien / à partir d'une matière » est une question philosophique postérieure. Genèse 1.2 décrit d'ailleurs un état informe qui précède l'action ordonnatrice.
- Une création fonctionnelle (John H. Walton, 2009) : Dans The Lost World of Genesis One, Walton soutient que bārāʾ porte surtout sur l'attribution d'une fonction et d'un rôle aux réalités, sur le modèle de l'inauguration d'un temple, plutôt que sur leur fabrication matérielle.
- Séparer plutôt que créer (Ellen van Wolde, 2009) : En s'appuyant sur le sens de « tailler, découper » au piel, van Wolde propose de comprendre Genèse 1 comme un acte de séparation entre ciel et terre. La proposition a été vivement discutée (B. Becking et M. Korpel, 2010), notamment parce qu'elle s'accorde mal avec Genèse 1.27 et le second Ésaïe.
Le verbe seul ne prouve pas la création à partir de rien, et Westermann a raison de ne pas lui faire dire plus que le texte. Mais l'ensemble de ses emplois (Dieu seul sujet, aucun matériau, nouveauté radicale en És 65.17) va dans le sens que la tradition a explicité : rien n'existe en dehors de l'acte libre du Créateur. La lecture de van Wolde reste minoritaire.
Portée théologique
Bārāʾ dit d'abord une différence : Dieu n'est pas une partie du monde, il en est l'origine. Là où les mythes voisins font naître l'univers d'un combat entre divinités ou du corps d'un monstre vaincu, Genèse 1 présente un Dieu qui parle et crée sans rival ni matériau. Le monde n'est donc ni divin ni mauvais : il est créature, reçu et bon.
Le second Ésaïe en tire une consolation pour des exilés qui se croyaient abandonnés : le Dieu qui a créé les étoiles et les appelle par leur nom n'a pas oublié son peuple. Le Psaume 51 applique la même puissance au cœur humain. La prédication peut suivre ce mouvement : la foi au Créateur n'est pas seulement une thèse sur les origines, c'est la confiance que Dieu peut encore faire du neuf, dans une vie comme dans l'histoire, jusqu'aux « nouveaux cieux » que reprend l'Apocalypse.
Chaîne : De la première à la nouvelle création
- Gn 1.1 Au commencement : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. »
- Gn 1.27 L'humain à l'image de Dieu : « Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme. »
- Gn 2.3 Le repos du Créateur : « Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia, parce qu'en ce jour il se reposa de toute son œuvre qu'il avait créée en la faisant. »
- Ps 51.12 Un cœur créé à neuf : « Ô Dieu! crée en moi un cœur pur, Renouvelle en moi un esprit bien disposé. »
- És 40.26 Qui a créé ces choses ? : « Levez vos yeux en haut, et regardez! Qui a créé ces choses? Qui fait marcher en ordre leur armée? Il les appelle toutes par leur nom; Par son grand pouvoir et par sa force puissante, Il n'en est pas une qui fasse défaut. »
- És 43.1 Le Créateur d'Israël : « Ainsi parle maintenant l'Éternel, qui t'a créé, ô Jacob! Celui qui t'a formé, ô Israël! Ne crains rien, car je te rachète, Je t'appelle par ton nom: tu es à moi! »
- És 65.17 De nouveaux cieux : « Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre; On ne se rappellera plus les choses passées, Elles ne reviendront plus à l'esprit. »
- Jn 1.3 Tout fait par la Parole : « Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. »
- 2 Co 5.17 Une nouvelle créature : « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. »
- Col 1.16 Tout créé par le Christ : « Car en lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, dignités, dominations, autorités. Tout a été créé par lui et pour lui. »
- Ap 4.11 Digne parce que Créateur : « Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire et l'honneur et la puissance; car tu as créé toutes choses, et c'est par ta volonté qu'elles existent et qu'elles ont été créées. »
Mots apparentés
- ʿāśâ עָשָׂה : faire
- šāmayim שָׁמַיִם : cieux, ciel
- ʾereṣ אֶרֶץ : terre, pays
- ṣelem צֶלֶם : image, statue, effigie
- kosmos κόσμος : monde, ordre, parure
Autres mots du thème « Création, vie et gloire »
- ḥayyîm : vie
- bārak : bénir
- zōē : vie
- chara : joie
- doxa : gloire
- paraklētos : défenseur, consolateur
- kōl : tout, totalité
- yôm : jour
Bibliographie
- Gerhard von Rad, Das erste Buch Mose. Genesis, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht (Das Alte Testament Deutsch), 1949 (trad. anglaise : Genesis, 1961).
- Claus Westermann, Genesis 1–11, Neukirchen, Neukirchener Verlag (BKAT I/1), 1974 (trad. anglaise 1984).
- Paul Beauchamp, Création et séparation. Étude exégétique du chapitre premier de la Genèse, Paris, Aubier / Cerf / Desclée de Brouwer, 1969.
- John H. Walton, The Lost World of Genesis One, Downers Grove, IVP Academic, 2009.
- Art. « bārāʾ », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 2.
- Ludwig Koehler et Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), art. « ברא ».
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