kosmos κόσμος
Strong G2889 · nom masculin · monde, ordre, parure · 186 occurrences
À l'origine, l'ordre et la parure. Puis l'univers bien ordonné, la terre habitée et l'humanité. Chez Jean et Paul, c'est aussi l'humanité qui se ferme à Dieu. Le même mot désigne ce que Dieu aime au point de donner son Fils et ce que le croyant ne doit pas aimer.
Racine et étymologie
Le nom κόσμος se rattache au verbe κοσμέω, « mettre en ordre, arranger, orner » (G2885). Chez Homère, il désigne l'ordre d'une armée rangée, la bonne tenue d'une assemblée, mais aussi la parure d'une femme : c'est de là que vient notre « cosmétique ». L'idée commune est celle d'un arrangement harmonieux, qui est beau parce qu'il est ordonné.
La tradition grecque attribue à Pythagore le premier emploi du mot pour désigner l'univers, conçu comme un tout ordonné, à l'opposé du chaos. Chez Platon et les stoïciens, le κόσμος est l'ensemble du ciel et de la terre, gouverné par une raison qui le traverse. Le mot porte donc une vision du monde : l'univers est beau, rationnel, et chez certains philosophes il est même divin.
Le Nouveau Testament conserve le sens ancien de parure : Pierre invite les femmes à ne pas chercher leur « parure » (κόσμος) dans les bijoux et les coiffures (1 P 3.3). Mais l'usage dominant est « monde ». Ce sens se concentre de manière frappante dans les écrits johanniques : l'évangile de Jean et la première épître de Jean réunissent à eux seuls plus de la moitié des emplois du Nouveau Testament, suivis par la première épître aux Corinthiens.
Sens et emplois
La parure, l'ornement
Le sens premier, rare dans le Nouveau Testament, survit chez Pierre. La « parure » véritable est celle du cœur, non celle des bijoux : un jeu sur l'ordre intérieur et l'apparence.
« Ayez, non cette parure extérieure qui consiste dans les cheveux tressés, les ornements d'or, ou les habits qu'on revêt, »1 P 3.3, Segond 1910
L'univers créé
Devant les philosophes d'Athènes, Paul reprend leur vocabulaire, mais il en change le sens : le monde n'est pas divin, il a été fait par un Dieu qui le transcende. L'expression « fondation du monde » (Ep 1.4) rappelle aussi que le monde a un commencement.
« Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, »Ac 17.24, Segond 1910
L'humanité aimée de Dieu
Très souvent, le monde désigne les hommes, l'humanité entière, objet de l'amour et de l'œuvre salvatrice de Dieu. Le « monde » de Jean 3.16 n'est pas un monde qui mérite cet amour, ce qui rend l'amour plus remarquable encore.
« Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, »Jn 3.16, Segond 1910
Le monde hostile à Dieu
Chez Jean, le monde est aussi l'humanité qui refuse la lumière, organisée contre Dieu et son envoyé. Les disciples, qui ne sont pas « du monde », partagent la haine que le monde porte à Jésus.
« Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. »Jn 15.18, Segond 1910
Un ordre de valeurs qui passe
La première épître de Jean désigne par « monde » un système de désirs et d'orgueil qui ne vient pas du Père. Ce monde-là est provisoire, alors que celui qui fait la volonté de Dieu demeure.
« Et le monde passe, et sa convoitise aussi; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. »1 Jn 2.17, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Le cas de κόσμος est original : la Bible hébraïque n'a pas de mot pour « l'univers ». Elle dit « les cieux et la terre » (Gn 1.1) ou « le tout ». Dans les livres traduits de l'hébreu, la Septante emploie donc κόσμος dans son sens ancien : « l'armée » des cieux (ṣābāʾ) en Genèse 2.1, devenue « tout leur ornement », ou les « ornements » qu'Israël doit ôter après le veau d'or (Ex 33.5). Le sens de « monde » apparaît surtout dans les livres composés en grec, comme la Sagesse et les Maccabées.
Le Nouveau Testament combine les deux héritages. Il reçoit de la philosophie le mot pour l'univers, et de l'apocalyptique juive l'opposition entre « ce monde-ci » et le monde à venir. Il emploie aussi αἰών, « siècle », traduction de l'hébreu ʿôlām, parfois rendu par « monde » en français. Le latin mundus offre une coïncidence heureuse : il signifiait lui aussi « parure » avant de désigner l'univers. La Vulgate l'a donc choisi naturellement, d'où « monde » et « mondain ».
Le débat
Comment le même Jean peut-il dire que Dieu a « tant aimé le monde » et demander de « ne pas aimer le monde » ?
- Le monde comme attitude (Rudolf Bultmann, 1953) : Dans sa Théologie du Nouveau Testament, Bultmann explique que le κόσμος johannique n'est pas une région de l'univers mais l'humanité qui veut se fonder sur elle-même. Dieu aime ce monde pour l'arracher à son autosuffisance ; le croyant refuse l'attitude « mondaine », non les hommes.
- Une communauté repliée (Ernst Käsemann, 1966) : Dans Jesu letzter Wille nach Johannes 17, Käsemann voit dans Jean le reflet d'un groupe sectaire : l'amour y est réservé aux frères, et le monde est essentiellement le lieu de l'incrédulité. Jean 3.16 serait une formule traditionnelle peu développée dans le reste de l'évangile.
- Un monde aimé et envoyé (Andreas J. Köstenberger, 1998) : Dans The Missions of Jesus and the Disciples according to the Fourth Gospel, Köstenberger insiste sur la mission : le Père envoie le Fils dans le monde, le Fils envoie les disciples dans le monde (Jn 17.18). La distance envers le monde est la condition d'une mission en sa faveur.
Jean ne parle pas de deux mondes, mais du même monde vu sous deux angles : l'humanité aimée de Dieu et l'humanité qui lui résiste. Käsemann a souligné une tension réelle, mais Jésus refuse explicitement d'ôter les disciples du monde (Jn 17.15) et les y envoie. Ne pas aimer « le monde », c'est refuser ses convoitises pour mieux aimer les hommes comme Dieu les aime.
Portée théologique
Le mot κόσμος permet au Nouveau Testament de dire à la fois la bonté de la création et la gravité du péché. Le monde a été fait par la Parole (Jn 1.10) : il n'est ni divin, comme le pensaient les stoïciens, ni mauvais en soi, comme le diront les gnostiques. Mais il est devenu le lieu où l'humanité s'organise sans Dieu, avec un « prince » qui doit être jeté dehors (Jn 12.31). La croix est le point où ces deux réalités se rencontrent : Dieu y juge le monde et le réconcilie avec lui-même (2 Co 5.19).
Pour la vie chrétienne, ce double sens écarte deux tentations : la fuite hors du monde et la confusion avec lui. Jésus ne demande pas que les siens soient ôtés du monde, mais qu'ils soient gardés du mal. Ils y sont envoyés comme lui-même y a été envoyé. La prédication peut rappeler que « le monde passe » : ses valeurs sont provisoires, mais les hommes qui l'habitent sont aimés de Dieu. Le chrétien est donc à la fois libre envers le monde et engagé pour lui, dans l'attente du jour où « le royaume du monde » sera remis au Christ.
Chaîne : Le monde, aimé, jugé et réconcilié
- Gn 2.1 Les cieux, la terre et leur armée : « Ainsi furent achevés les cieux et la terre, et toute leur armée. »
- Jn 1.10 Le monde ne l'a pas connue : « Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l'a point connue. »
- Jn 3.16 Dieu a tant aimé le monde : « Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. »
- Jn 12.31 Le prince de ce monde jeté dehors : « Maintenant a lieu le jugement de ce monde; maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. »
- Jn 16.33 J'ai vaincu le monde : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. »
- Jn 17.18 Envoyés dans le monde : « Comme tu m'as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde. »
- Ac 17.24 Le Dieu qui a fait le monde : « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite point dans des temples faits de main d'homme; »
- Rm 5.12 Le péché entré dans le monde : « C'est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort s'est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché,... »
- 2 Co 5.19 Le monde réconcilié : « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n'imputant point aux hommes leurs offenses, et il a mis en nous la parole de la réconciliation. »
- Ga 6.14 Le monde crucifié pour moi : « Pour ce qui me concerne, loin de moi la pensée de me glorifier d'autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je le suis pour le monde! »
- 1 Jn 2.17 Le monde passe : « Et le monde passe, et sa convoitise aussi; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. »
- Ap 11.15 Le royaume du monde remis au Christ : « Le septième ange sonna de la trompette. Et il y eut dans le ciel de fortes voix qui disaient: Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ; et il régnera aux siècles des siècles. »
Mots apparentés
- šāmayim שָׁמַיִם : cieux, ciel
- ʾereṣ אֶרֶץ : terre, pays
- bārāʾ בָּרָא : créer
- pas πᾶς : tout, tous, chaque
Autres mots du thème « Création, vie et gloire »
- ḥayyîm : vie
- bārak : bénir
- zōē : vie
- chara : joie
- doxa : gloire
- paraklētos : défenseur, consolateur
- kōl : tout, totalité
- ʿāśâ : faire
Bibliographie
- Hermann Sasse, art. « κοσμέω, κόσμος », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 3.
- Rudolf Bultmann, Theologie des Neuen Testaments, Tübingen, Mohr, 1948-1953.
- Ernst Käsemann, Jesu letzter Wille nach Johannes 17, Tübingen, Mohr, 1966 (trad. anglaise : The Testament of Jesus, 1968).
- Andreas J. Köstenberger, The Missions of Jesus and the Disciples according to the Fourth Gospel, Grand Rapids, Eerdmans, 1998.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, 1962, art. « Monde ».
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