poieō ποιέω
Strong G4160 · verbe · faire, fabriquer · 568 occurrences
Le verbe grec le plus général pour « faire » : fabriquer, créer, produire, accomplir, pratiquer. Il dit l'œuvre du Créateur et, dans la bouche de Jésus, l'exigence de mettre la parole en pratique : ce n'est pas celui qui dit « Seigneur » qui entre dans le Royaume, mais celui qui fait la volonté du Père.
Racine et étymologie
Le verbe ποιέω appartient au grec depuis Homère. Son étymologie est discutée et n'éclaire guère son sens ; ce sont ses emplois qui le définissent. Il couvre d'abord la fabrication matérielle : l'artisan « fait » un objet, on « fait » une maison, un vêtement, une statue. Il s'étend ensuite à toute action : faire la paix, faire un festin, passer du temps (« faire » trois mois), rendre quelqu'un tel ou tel. C'est un verbe d'usage constant, très présent dans le Nouveau Testament, surtout chez Jean, Luc, Matthieu et dans les Actes.
Les Grecs distinguaient volontiers ποιεῖν, « produire » une œuvre qui subsiste hors de l'agent, et πράττειν, « agir », mener une action. Aristote a donné à cette distinction une portée philosophique. Le grec biblique ne la respecte pas strictement : ποιέω y sert aussi bien pour « créer le monde » que pour « pratiquer la justice » ou « commettre le péché ».
La famille du verbe a donné au français plusieurs mots par le latin : ποίημα, « œuvre, ouvrage » (Ep 2.10 : « nous sommes son ouvrage ») ; ποιητής, « auteur, faiseur », d'où « poète », celui qui fabrique des vers, mais aussi dans Jacques celui qui « met en pratique » la parole ; ποίησις, « action, réalisation ». Le mot « poésie » garde donc la mémoire d'un verbe qui signifiait d'abord « fabriquer ».
Sens et emplois
Créer, faire exister
Dans la Septante comme dans le Nouveau Testament, ποιέω est le verbe de la création. Jésus cite la Genèse pour fonder le mariage dans l'acte du Créateur.
« le créateur, au commencement, fit l'homme et la femme »Mt 19.4, Segond 1910
Faire la volonté de Dieu
Le sens éthique dominant dans les évangiles : accomplir ce que Dieu veut. La confession verbale ne suffit pas, il faut l'obéissance concrète.
« mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. »Mt 7.21, Segond 1910
Mettre en pratique la parole
Entendre et faire forment un couple. La parabole des deux maisons oppose celui qui écoute et met en pratique à celui qui se contente d'écouter.
« quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent »Mt 7.24, Segond 1910
Faire comme le Maître
L'action de Jésus devient modèle. Après le lavement des pieds, il demande que ses disciples reproduisent ce qu'il a fait.
« car je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. »Jn 13.15, Segond 1910
La nouvelle création
À la fin du canon, le verbe de la création revient au présent : Dieu n'a pas seulement fait le monde, il le refait.
« Voici, je fais toutes choses nouvelles. »Ap 21.5, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ποιέω traduit avant tout le verbe hébreu ʿāśāh, « faire », d'un emploi tout aussi général. Il rend aussi parfois bārāʾ, le verbe propre de la création divine : dès Genèse 1.1, le grec lit ἐποίησεν ὁ θεὸς τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν. Le traducteur n'a pas cherché un mot rare pour l'acte créateur ; il a pris le verbe le plus ordinaire, ce qui fait de Dieu l'artisan par excellence.
L'hébreu ʿāśāh porte aussi la dimension éthique que l'on retrouve dans les évangiles : Israël promet au Sinaï « nous ferons tout ce que l'Éternel a dit » (Ex 24.7), et la Torah répète qu'il faut « garder et faire » les commandements. Quand Jésus dit au docteur de la loi « fais cela, et tu vivras » (Lc 10.28), il reprend Lévitique 18.5, où l'homme qui « fait » les lois vivra par elles. Segond traduit ποιέω par « faire », « pratiquer », « mettre en pratique », « accomplir », « produire » selon le contexte.
Le débat
L'insistance de Jésus sur le « faire » (Mt 7.21-24) contredit-elle l'enseignement de Paul sur le salut par la foi sans les œuvres ?
- Une tension à assumer (Martin Luther, 1522) : Dans la préface de son Nouveau Testament allemand, Luther qualifie l'épître de Jacques d'« épître de paille » à côté des écrits de Paul, parce qu'elle semble attribuer la justification aux œuvres. Les textes sur le « faire » doivent être lus à la lumière de la justification par la foi seule.
- Le faire comme fruit (lecture réformée classique) : Jésus et Paul ne parlent pas du même moment. Paul exclut les œuvres comme fondement du salut ; Jésus décrit la vie de celui qui a réellement reçu la parole. Faire la volonté du Père est le signe d'une foi vivante, non son prix. L'arbre se reconnaît à ses fruits (Mt 7.17-20).
- L'obéissance dans l'alliance (E. P. Sanders, 1977) : Dans Paul and Palestinian Judaism, Sanders décrit le judaïsme ancien comme un « nomisme d'alliance » : on entre dans l'alliance par grâce et l'on y demeure par l'obéissance. Le « faire » de Jésus s'inscrirait dans ce cadre, et Paul s'opposerait moins au faire qu'aux frontières ethniques imposées par la loi.
Le Nouveau Testament n'oppose jamais foi et faire de manière absolue : Paul lui-même parle de « la foi qui est agissante par la charité » (Ga 5.6), et Jésus fait de l'obéissance l'épreuve de la vraie confession. La difficulté porte sur le fondement du salut, non sur la nécessité de mettre la parole en pratique.
Portée théologique
Ποιέω relie deux réalités que l'on sépare trop souvent : l'œuvre de Dieu et l'agir humain. Le même verbe dit que Dieu « a fait le monde » (Ac 17.24) et que le disciple doit « faire » la volonté du Père. L'homme agit parce qu'il a d'abord été fait ; son action est une réponse à celle du Créateur, et non une tentative de se fabriquer lui-même.
Dans l'évangile de Jean, le Fils « ne fait que ce qu'il voit faire au Père » (Jn 5.19) et « fait toujours ce qui lui est agréable » (Jn 8.29). L'action de Jésus est entièrement accordée à celle du Père, et elle devient à son tour le modèle du disciple : « afin que vous fassiez comme je vous ai fait ». La vie chrétienne y apparaît comme une imitation, de Dieu au Fils et du Fils aux disciples.
Pour la prédication, le verbe met en garde contre une foi de paroles : « Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Lc 6.46). Mais il ouvre aussi une espérance : celui qui « fait toutes choses nouvelles » (Ap 21.5) ne laisse pas l'homme seul devant l'exigence. Paul avoue « je ne fais pas le bien que je veux » (Rm 7.19), et c'est à partir de cet aveu que la grâce prend tout son sens.
Chaîne : Du Créateur qui fait au disciple qui pratique
- Gn 1.1 Dieu créa les cieux et la terre : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. »
- Ex 24.7 Nous ferons tout ce qu'il a dit : « Il prit le livre de l'alliance, et le lut en présence du peuple; ils dirent: Nous ferons tout ce que l'Éternel a dit, et nous obéirons. »
- Mt 7.21 Faire la volonté du Père : « Ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur! n'entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. »
- Mt 7.24 La maison sur le roc : « C'est pourquoi, quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc. »
- Lc 6.46 Pourquoi m'appelez-vous Seigneur ? : « Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Seigneur! et ne faites-vous pas ce que je dis? »
- Lc 10.28 Fais cela, et tu vivras : « Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela, et tu vivras. »
- Jn 5.19 Ce que le Fils voit faire au Père : « Jésus reprit donc la parole, et leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, il ne fait que ce qu'il voit faire au Père; et tout ce que le Père fait, le Fils aussi le fait pareillement. »
- Jn 13.15 L'exemple du lavement des pieds : « car je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. »
- Ac 17.24 Le Dieu qui a fait le monde : « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite point dans des temples faits de main d'homme; »
- Ap 21.5 Toutes choses nouvelles : « Et celui qui était assis sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il dit: Ecris; car ces paroles sont certaines et véritables. »
Mots apparentés
- ʿāśâ עָשָׂה : faire
- bārāʾ בָּרָא : créer
- ginomai γίνομαι : devenir, arriver
- pistis πίστις : foi, confiance, fidélité
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- ʾāhav : aimer
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
Bibliographie
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), Chicago, University of Chicago Press, 3e éd., 2000, art. « ποιέω ».
- Herbert Braun, art. « ποιέω », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 6.
- Moisés Silva (dir.), New International Dictionary of New Testament Theology and Exegesis (NIDNTTE), Grand Rapids, Zondervan, 2014, art. « ποιέω ».
- E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, Philadelphia, Fortress Press, 1977.
- Martin Luther, Préface au Nouveau Testament (« Septembertestament »), Wittenberg, 1522.
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